Femmes et cohésion sociale : celles qui construisent la paix au quotidien
PAIX, COHÉSION SOCIALE ET INCLUSION
Dans les familles, les quartiers et les communautés, elles sont souvent celles vers qui l’on se tourne lorsque les tensions commencent à monter. Une dispute entre voisins, un désaccord au sein d’une famille, une incompréhension entre jeunes… Avant même que le conflit ne prenne de l’ampleur, certaines femmes cherchent à écouter, à comprendre et à rapprocher les personnes.

Au Mali, leur contribution à la paix reste pourtant souvent discrète. Elles agissent dans les associations, les groupements, les écoles, mais aussi simplement dans leur entourage. Leur travail ne fait pas toujours la une, mais il participe chaque jour au maintien du lien social.
Quand la paix commence par une écoute
Dans un quartier de Bamako, quelques femmes se retrouvent pour échanger sur les difficultés rencontrées dans leur communauté. Les sujets sont simples, mais importants : les tensions entre voisins, les problèmes familiaux ou encore les incompréhensions entre différentes générations.
Pour certaines, intervenir ne signifie pas forcément trouver immédiatement une solution. Il faut d’abord écouter.
« Nous sommes souvent les premières à entendre les problèmes qui touchent les familles. Lorsqu’une tension apparaît, nous essayons d’abord de comprendre les différentes positions et de rapprocher les personnes concernées », témoigne Issaka Bagayoko, membre d’une organisation communautaire.
Cette proximité avec les populations permet parfois de désamorcer une situation avant qu’elle ne dégénère.
Dans les familles, les premières médiatrices
La médiation commence souvent par un geste simple : laisser chacun parler.
Dans les familles, les mères, les épouses, les sœurs ou encore certaines responsables communautaires jouent régulièrement ce rôle. Elles tentent de calmer les esprits, de rétablir le dialogue et, lorsque cela est possible, de favoriser la réconciliation.
« Une médiation réussie ne consiste pas à imposer une solution. Il faut permettre à chacun de s’exprimer et chercher ce qui peut rapprocher les parties », explique Cheicknz Simaga, spécialiste de la médiation et de la cohésion sociale.
Mais cette capacité à apaiser les tensions ne devrait pas rester cantonnée au cercle familial. Elle peut également contribuer aux efforts de paix à l’échelle de toute la communauté.
Apprendre la paix dès l’enfance
La paix ne se construit pas seulement lorsque le conflit apparaît. Elle s’apprend aussi dans les gestes et les paroles du quotidien.
À la maison comme à l’école, les enfants découvrent progressivement des valeurs telles que le respect, la tolérance, la solidarité et l’acceptation de l’autre.Pour Laeticia Bathily, enseignante, cette éducation doit commencer tôt :
« On ne peut pas attendre qu’un conflit éclate pour parler de paix. Il faut apprendre aux enfants dès le plus jeune âge à respecter l’autre, à accepter les différences et à privilégier le dialogue. »
Les écoles, les associations de jeunes et les initiatives communautaires deviennent ainsi des espaces où se construit, petit à petit, une culture du vivre-ensemble.
Des femmes qui mobilisent toute la communauté
L’engagement des femmes ne s’arrête pas aux discussions de quartier. Certaines organisent des campagnes de sensibilisation, participent à des émissions radiophoniques, réunissent différentes communautés ou mettent en place des activités destinées aux jeunes.
Leur objectif : parler de tolérance, prévenir les discours de haine et encourager le règlement pacifique des différends.
« Nous ne voulons pas seulement sensibiliser les femmes. Nous travaillons avec toute la communauté, parce que la paix concerne les hommes, les femmes, les jeunes et les personnes âgées », souligne Ousmane Coulibaly, ancien président de la Fondation ISPRIC et responsable associatif.
Cette approche rappelle une réalité essentielle : promouvoir la paix n’est pas une responsabilité exclusivement féminine. Mais les femmes peuvent y jouer un rôle déterminant.
Présentes sur le terrain, moins visibles dans les décisions
Un paradoxe demeure toutefois. Alors que les femmes sont nombreuses à agir au niveau communautaire, elles restent encore moins nombreuses autour des tables où sont prises les grandes décisions liées à la paix et à la sécurité.
Pour Aminata Sanogo, chercheuse spécialisée dans les questions de genre et de paix, il faut aller au-delà de la simple participation aux activités de sensibilisation :
« Il existe une différence entre être présente dans les activités de sensibilisation et participer directement aux décisions. Il faut désormais permettre à davantage de femmes d’être autour de la table lorsque les questions de paix et de sécurité sont discutées. »
Autrement dit, celles qui contribuent à résoudre les problèmes sur le terrain doivent également pouvoir participer à la recherche de solutions à plus grande échelle.
Une jeunesse féminine qui investit aussi le numérique
La jeune génération apporte également une nouvelle manière de s’engager.
Sur Facebook, TikTok ou WhatsApp, certaines jeunes femmes utilisent leurs plateformes pour parler de tolérance, de solidarité et de vivre-ensemble. D’autres préfèrent l’action de proximité à travers les associations et les initiatives citoyennes.
« Les jeunes ont aujourd’hui des outils qui permettent de toucher rapidement un grand nombre de personnes. Nous pouvons utiliser ces plateformes pour diffuser des messages positifs et lutter contre les discours qui divisent », estime Assitan Nientao, jeune activiste.
Mais les réseaux sociaux constituent aussi un terrain de vigilance. Les fausses informations, les discours de haine et les messages provocateurs peuvent rapidement alimenter les tensions.
Entre engagement et difficultés
S’engager pour la cohésion sociale demande aussi des moyens. Beaucoup d’initiatives locales reposent sur la bonne volonté de quelques personnes, alors qu’elles nécessitent du temps, des ressources et parfois des compétences spécifiques.
Les difficultés financières, le manque de formation, les responsabilités familiales ou encore certaines pesanteurs sociales peuvent limiter la portée de ces actions.
« Beaucoup de personnes sont prêtes à s’engager, mais les initiatives locales ont besoin d’un accompagnement durable. Il faut renforcer les capacités, financer les projets et surtout créer des espaces où les propositions peuvent être entendues », explique Kaou Sylla, responsable de l’AMSDE.
Derrière chaque initiative, il y a donc des femmes qui donnent de leur temps et de leur énergie, souvent avec peu de moyens.
La paix, une affaire de tous
La cohésion sociale ne peut être construite par les femmes seules. Elle nécessite l’engagement des autorités, des organisations de la société civile, des leaders communautaires, des jeunes, des médias et de l’ensemble des citoyens.
Mais reconnaître le rôle des femmes, c’est aussi reconnaître une réalité : elles sont déjà nombreuses à œuvrer pour maintenir le dialogue dans leurs familles et leurs communautés.
« La paix n’est pas une affaire de femmes uniquement. Mais nous devons reconnaître que leur expérience, leur proximité avec les communautés et leur capacité de mobilisation peuvent apporter beaucoup aux processus de cohésion sociale », rappelle Nagnouma Keïta, experte en paix et développement.
Donner de la voix à celles qui agissent
Dans les quartiers, les familles, les associations et les écoles, la paix se construit souvent loin des projecteurs. Elle peut commencer par une conversation, une médiation familiale, une main tendue ou simplement la décision de ne pas laisser un désaccord devenir un conflit.
Ces femmes ne sont pas toujours visibles dans les grandes rencontres consacrées à la paix. Pourtant, elles contribuent déjà, à leur manière, à préserver le tissu social.
L’enjeu est désormais de mieux reconnaître leur travail, de soutenir leurs initiatives et surtout de leur donner une place dans les espaces où se décident les réponses aux crises.
Car la paix ne se résume pas aux accords signés dans les salles de réunion. Elle se construit aussi dans les maisons, les écoles et les quartiers, chaque fois qu’une personne choisit le dialogue plutôt que la division.
Kadidia F Noumansana
